Charlotte Dipanda est retournée s’inscrire dans une école de musique après avoir rempli l’Olympia de Paris en septembre dernier ! Devenue un archétype de chanteuse lisse, suf samment crédible pour interpréter l’hymne de la CAN féminine 2016 ou pour coacher les talents de The Voice Afrique Francophone, l’ancienne choriste se juge pourtant faillible et «hors-modes». Une façon de désarmer les détracteurs qui semblent se multiplier au gré de son rayonnement.

Surtout, ne la sortez pas de son tempo. Car il y a chez elle quelque chose qui refuse d’aller plus vite que la musique. Charlotte Dipanda, 31 ans dont le tiers de carrière solo, en est toujours à se demander comment ne pas en faire trop. Et c’est peut-être mieux ainsi, quand on voit à quelles stériles excentricités se livrent les starlettes de sa génération. Voici donc une Camerounaise aussi avenante qu’adulée qui fait salle comble à l’Olympia Bruno Coquatrix de

En devenant une gure séduisante et consensuelle, Charlotte Dipanda a peut-être créé un personnage à qui d’aucuns exigent une improbable unanimité.

Paris un samedi 10 septembre 2016, et décide peu de temps après de prendre une inscription dans un conservatoire.
Les responsables dudit établissement, ayant entrepris de se renseigner sur la postulante comme cela est d’usage dans les structures jalouses de leur renommée, ont découvert que la mignonne était déjà passée par l’Institut Art Culture Perception

(IACP) de Paris et venait d’intégrer le cercle des astres con rmés, dignes de se produire dans la mythique salle parisienne. Les All Africa Music Awards de novembre 2015 n’ont-ils pas tranché qu’elle était à la fois Meilleure artiste d’Afrique centrale, Meilleure artiste contemporaine de l’année et Meilleur album de cet exercice ?

Même Roméo Dika, artiste producteur camerounais parmi les plus madrés, se montre admiratif : «J’ai été très heureux d’apprendre qu’elle est retournée au conservatoire. Elle a eu l’humilité de retourner à l’école. Pourtant, je l’ai vue à l’Olympia, elle a

atteint une certaine maturité».
Du coup l’intéressée se dépêche de semer les premiers indices permettant de saisir sa logique : «Je suis encore dans la démarche d’apprentissage, et je me suis encore inscrite dans une école de musique. J’ai même l’impression que certaines choses arrivent un peu tôt

dans ma vie professionnelle. J’ai déjà beaucoup de responsabilités, alors que j’ai aussi envie de faire ma folle ! Laissez-moi le temps de faire mes classes, en fait».

2015, L’annéE-PonT

En 2018, Charlotte Dipanda fêtera dix ans de carrière solo et aura probablement commis son quatrième album, après Mispa (2009), Dube L’am (2012) et Massa (2015). Justement, c’est la chanson Massa avec son clip engagé contre les horreurs de l’émigration clandestine, qui tourne actuellement sur les plateformes de promotion, servant de «pont entre ce que j’ai l’habitude de faire et ce à quoi j’aspire». Mais à quoi aspire celle qui est née à Yaoundé et chante si bien la mélancolie en langue bakaka ? Difficile à dire parfois : «On a commencé à penser au quatrième album et là, je vous assure, on ne sait pas quelle direction on va prendre».

Et s’il y a quelqu’un pour comprendre cette vision des choses, c’est bel et bien Guy Nsangue, compositeur, bassiste et arrangeur de grand talent. «Il a accompagné des artistes d’univers tellement différents, dit-elle. C’est pour cela que je peux me reconnaître en lui. Guy Nsangue est capable de matérialiser la vision que j’ai pour une chanson. Il va appeler les gens capables de nous apporter cette coloration-là. Il a une sorte d’humilité contagieuse, j’ai envie de m’y frotter le plus longtemps possible». L’humilité, décidément !

En réalité, cette artiste-là est du genre «ouverte». De celles qui exposent leurs tympans à des courants musicaux pas forcément naturels à leur environnement. En 2003, alors qu’un inconnu appelé Koppo enregistre son premier album fortement coloré de camfranglais décliné en mode slam, Charlotte Dipanda est sollicitée pour deux couplets du titre J’en ai Marre. «Elle est arrivée, convalescente et toute timide en studio, se souvient Koppo. Mais quand elle a commencé à chanter, elle est sortie d’elle-même et est entrée dans la chanson. Avec beaucoup de générosité et de sincérité. Bref ce fut un moment inoubliable qui s’écoute agréablement jusqu’à aujourd’hui».

«Charlotte sait où et avec qui elle veut aller, souligne Roméo Dika. Derrière tout ce qu’elle fait, j’ai noté beaucoup de respect, de sincérité. Elle parle peu et écoute beaucoup. Je la situe dans la relève des gures comme Myriam Makeba». Et si la chanteuse parle de pont, c’est parce qu’elle assume cette ambition de marcher sur les pas des plus grandes gures féminines de la chanson africaine. Excusez du peu !

La chanteuse a toujours le même appétit de la découverte. Son idée, c’est qu’en gardant ses racines camerounaises, elle peut tout ramasser dans le vaste monde rien qu’en tendant l’oreille.

Métamorphose sexy

Dans Massa par exemple, les références à la Capverdienne Cesaria Evora sont évidentes. Des sonorités brésiliennes et des accents de fado sont autant de clins d’œil à la défunte Diva aux Pieds Nus. On ne sera pas surpris d’apprendre que parmi les collaborations à cet album-là se trouvent en bonne place celles du Capverdien Fernando Andrade longtemps musicien de Cesaria Evora, des guitaristes Hervé Samb (Sénégal) et Olivier Tshimanga (Congo) ou encore du percussionniste brésilien Zé Luis Nascimento. «J’ai irté avec plein de courants musicaux et aujourd’hui je n’ai pas peur de faire une musique qui ne parle peut- être pas à tout le monde, mais qui dans quarante, cinquante ans fera plaisir car c’est ce que je ressens quand j’écoute les Cesaria Evora», évalue-t-elle. Côté image, c’est à Max Ngassa qu’est revenue la charge de réaliser les récents clips de Charlotte Dipanda, tous bien léchés. À en croire cette dernière, le mouvement ne fut pas facile à suivre. La pudique chanteuse, qui cédait parcimonieusement des centimètres carrés de son anatomie aux caméras, est progressivement devenue un symbole de sensualité contenue mais revendiquée. «Max Ngassa m’a dit : ‘‘J’ai l’impression que tu n’assumes pas toi- même cette image que tu as créée de chanteuse camerounaise, africaine. Tu joues un rôle : intègre le fait que les femmes ont envie de te voir sexy’’». Charlotte a joué le jeu, et se dit plutôt contente du résultat.

En devenant une gure séduisante et consensuelle, l’artiste a peut-être créé un personnage à qui d’aucuns exigent une improbable unanimité. Lorsqu’elle est appelée avec Richard Kings sur le projet de l’hymne de la Coupe d’Afrique des Nations féminine organisée par le Cameroun en novembre dernier, Charlotte Dipanda voit s’abattre sur sa personne des tonnes de critiques. Une chanson plutôt triste pour un hymne de foot, il faut l’avouer. Sur les réseaux sociaux, les haters s’en donnent à cœur joie. Les plus gentils lui demandent ce qu’elle est allée faire dans cette galère.

Elle riposte : «Pour moi les réseaux sociaux ne sont pas un indicateur parce que le nombre de personnes qui m’ont appelée ou m’ont écrit pour me dire, sur les mêmes réseaux sociaux, que cette chanson leur parlait, eh bien ce nombre était tout aussi important». Piquée au vif, elle ajoute : «Ce qui m’a valu ma participation à la CAN au Gabon, c’est ma participation à la CAN féminine».

Début septembre, vantant sa voix délicate de soprano, le site du journal Le Monde a quali é Charlotte Dipanda de «nouvelle pépite africaine». Las ! Dès le 15 octobre 2016, de nombreux followers de l’émission The Voice Afrique Francophone vont entreprendre de dézinguer sur la blogosphère sa performance de coach. «C’est un problème de mentalités, pas seulement au Cameroun, mais sur le continent, réagit-elle encore. Être la seule femme coach, je pensais que ça devait rendre ères les autres femmes camerounaises. On a du mal à porter nos icônes. On est toujours là, sur des détails».

Ainsi va la vie des vedettes 2.0. Certes, il y a des jours où Charlotte Dipanda n’est pas sûre d’appartenir à ce monde d’apparences et de modes si fugaces. Car chez elle, souvenons-nous, il y a toujours quelque chose qui refuse d’aller plus vite que la musique.