Vivre avec la menace terroriste au Cameroun

Le contexte de la lutte contre la menace terroriste a fait apparaître de nouvelles opportunités économiques, tant sur le plan collectif, qu’individuel.

Ces dernières années, il est apparu sur les marchés africains des produits qui étaient très peu connus sur le continent, et qui ont inondé les marchés. Avant la menace terroriste, la plupart des citoyens camerounais ou malien avaient juste une vague idée des gilets pare-balles qu’ils observaient à la télévision.

Avec l’avènement de la menace djihadiste aux nord de ces pays, les populations se sont habitués à voir les militaires et mêmes des agents de sécurité patrouiller ou poster en faction, drapés de leurs gilets de protection.

Marché des accessoires

Le marché de ces gilets pare-balle ont ainsi connu une croissance exponentielle dans ces pays, car en plus des forces de défense et de sécurité, les particuliers expriment également une forte demande pour ce produit qui apparaissait jusqu’à récemment comme un arsenal de luxe, et du reste superfétatoire.

Dans le même sillage, les équipements de détection des métaux et des explosifs sont plus que jamais demandés. En effet, pour faire face aux menaces djihadistes, notamment des attentats, les autorités ont installé des check-points sur les axes routiers, aux entrées des édifices publics, des gares et aéroports. Elles ont été suivies dans cette dynamique de prudence et de prévention par les particuliers qui ont pris les mêmes mesures aux entrées des hôtels, des restaurants, boites de nuit, snack-bar, cinémas et autres lieux de loisirs susceptibles d’être la cibles des attaques terroristes.

L’ensemble de ces dispositifs a fait exploser le marché des détecteurs de métaux portables, des portiques de sécurité et des scanners de métaux.

L’industrie du savoir

L’on a aussi les experts, consultants et autres analystes qui se sont révélés au grand public à l’occasion de cette guerre. En effet, la menace terrorisme est un défi entièrement nouveau et totalement inconnu pour la plupart des pays africains qui doivent y faire face aujourd’hui, à l’instar du Cameroun, de la Côte-d’Ivoire, du Burkina Faso, du Mali.

Ces experts et consultants se recrutent tant chez des anciens militaires et membres des services spéciaux occidentaux et orientaux, qu’au sein des universitaires qui ont acquis un savoir dans des domaines aussi variés que la géostratégie, l’histoire des religions, l’arabe et la civilisation islamique, les technologie de l’information et de la communication, la communication des crises, la sociologie, la science politique, le droit de la guerres.

Faisant ainsi tomber la méfiance et la défiance qui existait quant à la collaboration entre les militaires et les civils, et portant sur les questions d’ordre sécuritaire. Il n’est plus alors rare de voir les civils aux côtés des hommes en tenue lors des expéditions en zones de combats.

Cette pratique de l’embarquement des civils en zone d’affrontements s’est amplifiée avec la nouvelle culture du journaliste embarqué. Jadis réservé aux journalistes occidentaux après l’épopée des embedded journalist de la première guerre d’Irak, les journalistes africains découvrent désormais les « délices du front » par le biais des visites et des séjours organisés par les gouvernements des pays engagés dans la guerre contre le terrorisme. Car la guerre doit aussi se gagner sur le terrain de la communication.

Njoya Moussa

Au front : Entre déminage et comités de vigilance

L’État du Cameroun a acquis du matériel de déminage pour dépolluer les itinéraires, notamment les explosifs et artifices. De même, à la suite de la pose, par Boko Haram, des premiers engins explosifs improvisés, grâce à l’assistance des partenaires américains, les forces camerounaises de défense avaient procédé à l’examen des pièces et des échantillons de terre et divers matériaux trouvés sur place sur le lieu de l’explosion.

Le déséquilibre capacitaire en défaveur de Boko Haram suite à l’échec de la guerre de position qu’elle a longtemps menée contre les forces camerounaises de défense a poussé les terroristes à faire recours aux attentats, afin d’obtenir un effet psychologique, un choc ou la désorientation qui affecte l’initiative, la volonté ou la liberté d’action du Cameroun.

De nouveau, l’armée camerounaise a dû s’adapter à ce nouveau mode opératoire. Ainsi, à la suite des attentats de Fotokol, le 12 juillet 2015, le gouvernement camerounais avait renforcé les mesures de sécurité, notamment le contrôle systématique des véhicules et bagages, l’interdiction de la circulation des motos la nuit, l’interdiction de la circulation des véhicules à vitres fumées et l’interdiction du port du voile intégral en public.

Suite aux attentats de Maroua, la mobilisation des gendarmes, policiers et militaires s’était accrue. Les comités de vigilance avaient aussi été mis à contribution dans les villages reculés. Les couvre-feux avaient également été instaurés dans les grandes villes. Le gouvernement avait également autorisé la fouille au corps dans les lieux de grand rassemblement comme les mosquées, les agences de voyage et les stades. Des postes de contrôle avaient également été multipliés sur les axes routiers.

Civils et militaires en synergie

Bien qu’initiée dès le début de la guerre contre Boko Haram, les actions civilo-militaires furent intensifiées dès la survenance des premiers attentats kamikaze de Boko Haram en territoire camerounais. En effet, les autorités civiles et militaires étaient conscientes que, face au terrorisme et aux nouvelles formes d’insécurité, le soutien populaire est très déterminant. Dès lors, les forces de défense se sont mises à la conquête des cœurs et des esprits des populations.

C’est ainsi que les actions dites «civilo-militaires» étaient dirigées à l’endroit des populations de la zone des opérations. Il s’agissait, au-delà des actions de sensibilisation, des campagnes de remise de dons alimentaires et autres matériels didactiques.

Les milliers de réfugiés nigérians ont également bénéficié des actions civilo-militaires de l’armée camerounaise, pour ne pas devenir un terreau de recrutement de Boko Haram. L’évolution du mode opératoire de Boko Haram vers la tactique de la guérilla et les raids contre les villages frontaliers a poussé le Cameroun à faire recours aux comités de vigilance. Leur rôle est de donner l’alerte pour une prompte réaction des forces de défense.

Ces civils utilisent des armes blanches, des sifflets et des torches. La nuit surtout, ils installent des check-points sur les routes et effectuent des patrouilles nocturnes, interpellent les suspects et les mettent à la disposition des forces de défense et de sécurité. Il leur est arrivé d’éliminer des membres de la secte terroriste lorsqu’ils étaient en position de légitime défense.

L’amélioration du renseignement

La communauté camerounaise du renseignement dans son ensemble a été mobilisée dans la lutte contre Boko Haram. L’on n’a pas encore totalement réglé les problèmes de coordination, de partage des renseignements entre les services camerounais, mais il est important de souligner que chacune des unités engagées dans la guerre contre Boko Haram dispose des aires d’effort de renseignement (AER), où elles mettent en œuvre la manœuvre renseignement qui a permis de lister, d’identifier, de localiser et de régulièrement mettre hors d’état de nuire des membres actifs de Boko Haram et leurs sympathisants infiltrés.

Chacune des unités dispose d’un important tissu d’informateurs renforcés ou étoffées, qui permettent d’obtenir des renseignements assez précis grâce auxquels l’on a identifié les principales localités à surveiller particulièrement. La gendarmerie nationale mène également des actions en souplesse sur la base des renseignements recueillis soit sur le plan vertical, soit par des capteurs informels sur le terrain. Les informations ainsi engrangées sont recoupées et précisées avant chaque opération. Un numéro vert, le 113, a été mis à disposition des populations pour dénoncer les cas suspects.

Raoul Sumo Tayo

Des réfugiés accueillis sur deux fronts

Selon un rapport de l’Union Européenne datant de février 2016, le Cameroun accueillait sur son sol près de 323 000 réfugiés. 66 000 d’entre eux sont des réfugiés nigérians, les autres, soit 258 000 personnes, sont originaires de République Centrafricaine (RCA). La majorité d’entre eux sont installés dans 314 sites et villages à l’est du pays et dans la région de l’Adamaoua, tandis que sept camps supplémentaires de réfugiés ont été ouverts dans ces régions par les autorités, avec le soutien logistique du HCR.

Un autre camp a été ouvert à Minawao (département du Mayo Tsanaga, Région de l’Extrême-nord) où les violences causées par les incursions répétées du groupe Boko Haram ont entraîné le déplacement forcé de plus de 90 000 Camerounais. Créé en 2013 pour accueillir jusqu’à 20 000 réfugiés, ce camp comptait plus de 54 000 personnes étaient recensées en janvier 2016. Dans la même période, 5 369 personnes (soit 290 en moyenne par semaine) ont été enregistrées dans le camp. Selon les estimations du HCR, au mois de mai 2016, la population totale de réfugiés dans le camp s’élevait déjà à 56 805 personnes. Sachant que 60,91% de la population totale du camp est âgée de moins de 18 ans et que les femmes représentent 53,29% de la population totale, on a été peu surpris de noter la forte natalité dans le camp, en plus de l’afflux de nouveaux réfugiés. En mars 2016 en effet, les responsables locaux de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) présentaient au ministre camerounais de la Santé publique une « situation alarmante » : 55 enfants naissent enfants réfugiés chaque semaine et acquièrent de fait la nationalité camerounaise, soit 500 par trimestre et environ 2000 par an.

Lorsque des réfugiés du camp ont reconnu quatre de leurs anciens bourreaux de Boko Haram, qui s’étaient glissés dans le camp, vingt mille réfugiés nigérians ont été « rapatriés » au Nigeria depuis l’été 2015. Une réaction jugée un peu trop musclée par plusieurs partenaires du Cameroun, à l’instar du HCR. Reste que le camp de Minawao, s’il représente un refuge douillet pour des milliers de déplacés, est sujet à de graves pénuries d’eau. L’Union européenne indique qu’avec moins de 30 puits équipés d’une pompe à main et 280 latrines seulement (beaucoup ne fonctionnent plus) les risques d’épidémie sont importants. Plus d’une centaine de personnes sont mortes d’une épidémie de choléra en avril 2015. « Le camp est aujourd’hui plus peuplé et plus sale que jamais », insiste le rapport qui précise qu’il est devenu nécessaire de construire un deuxième camp pour accueillir les nouveaux arrivants. Mais seulement 30% de l’appel de fonds a été financé.

Cependant, grâce à une campagne préventive de vaccination menée par Médecins sans Frontières (MSF) à Minawao, aucun cas de choléra n’a été enregistré sur ce site, tandis que 16 cas ont été déclarés dans les districts voisins. MSF fournit actuellement 55% de l’eau consommée dans le camp et réalise plus de 2 300 consultations médicales par mois. En 2015, la Commission européenne a alloué € 17,2 millions aux efforts de réponse aux crises, dans l’Est et le nord du pays. En février 2016, Christine Robichon, Ambassadrice de France au Cameroun, et Khassim Diagne, Représentant du HCR au Cameroun, ont paraphé un document pour l’octroi d’un financement de 492 millions de Fcfa par la France, qui « permettra avec l’ensemble de nos partenaires, d’accroître la réponse aux besoins des réfugiés, des personnes déplacées internes et des populations hôtes qui sont elles aussi affectées par l’afflux des réfugiés». Une observation fort à propos car il a été constaté que les communautés d’accueil souffrent aussi du soudain afflux et de la présence des réfugiés. Le Programme alimentaire mondial a établi en septembre 2015 qu’à cause de ces perturbations dans leur quotidien, 35,5 % des ménages (soit 1 ménage sur 5) souffrent d’insécurité alimentaire dans le Grand Nord.

TM