La romancière camerounaise est l’une des têtes d’affiche du Salon international du livre de Yaoundé (Silya). A cette occasion, l’auteure de «C’est le soleil qui m’a brûlée» revient sur les raisons pour lesquelles elle n’a pas publié de livre depuis quatre ans.

Cela fait quatre ans que vous n’avez pas publié de livre, depuis votre dernier roman, «Le Christ selon l’Afrique», sorti en 2014

Je suis en chantier littéraire mais depuis un certains temps, je vois qu’il n’y a pas beaucoup de beauté au Cameroun. Les gens ne s’aiment pas, ils se haïssent entre eux à l’intérieur des familles, etc. Il y a trop de dépravations pour moi. Donc, du coup, j’ai du mal à trouver de la lumière nécessaire à l’écriture. J’en ai besoin. Cela veut dire que même si je décris le chaos, les immondices autour de moi, j’ai besoin aussi de décrire quelque chose de magnifique sur le plan humain. Il serait temps que les Camerounais se remettent en question dans leurs rapports les uns à l’égard des autres. Un peuple qui ne s’aime pas ne peut pas bâtir une grande nation. Il est temps qu’on bâtisse une grande nation, qu’on réapprenne à se réapproprier l’amour. J’ai vu des écrivains qui prônaient la haine raciale, ethnique. Tout cela m’a beaucoup découragée et j’ai du mal à me situer au milieu de tant de violence.

D’où pourrait venir, selon vous, cette lumière si indispensable à votre plume ?

De chacun d’entre nous, du travail que nous pourrions faire sur soi-même, d’abord pour pouvoir évoluer, puis changer notre regard sur l’autre. Il faut dire que l’autre aussi est une partie de nous-mêmes, nous devons apprendre à l’aimer. Je n’ai jamais vu un pays où les gens s’aimaient si peu en ce moment, et ça me dérange.

Romancière à la renommée confirmée, comment expliquer que vos œuvres ne soient pas inscrites au programme scolaire au Cameroun ?

Parce que justement, il y a cette haine. Les Camerounais ont souvent l’impression que la présence de l’autre les efface. Or, la présence de l’autre nous grandit. Que je sois Camerounaise, ça grandit les autres auteurs camerounais, ça ne les diminue pas. Au contraire ! Le fait que j’aie réussi littérairement a permis à des gens comme Léonora Miano (Prix Femina 2013 pour son roman ‘La saison de l’ombre’, Ndlr) d’émerger, alors qu’il y a 20 ans auparavant, on ne les aurait pas lus du tout. Ce qu’il faut qu’on comprenne, c’est que quand on exalte un des nôtres, ça permet l’émergence d’autres derrière. Cela veut dire que quand on me lit et qu’on aime ce que je fais, on va lire les autres Camerounais de manière automatique, et même les autres Noirs.

Calixthe Beyala et le Salon international du livre de Yaoundé, c’est une histoire d’amour qui dure depuis 2016…

C’est un projet que je soutiens parce que j’aime le livre et j’aime mon pays. On pourra dire que je vis à l’extérieur, mais je vis aussi beaucoup au Cameroun. Je n’ai jamais renoncé à ma nationalité camerounaise puisque j’ai le droit d’être binationale en tant que femme. J’aime mon pays, j’éduque mes enfants dans l’amour de mon pays. Ils sont eux-mêmes souvent là. Peu importe quand je parle de la dépravation, c’est parce que je suis très blessée en tant que Camerounaise et que j’aimerais que ça se passe mieux pour nous tous.

 

Propos recueillis par Patricia Ngo Ngouem