Cris stridents au quartier dans la nuit de lundi, 2 juillet. Encore un malotru qui a eu l’idée saugrenue de taper sur sa compagne sans l’avoir dotée ? C’est grave ! On sort, on se précipite vers l’épicentre de la polémique. Par solidarité ou par voyeurisme, chacun sa came. Et puis non. Fausse alerte. C’est juste des voisines qui ont obtenu le brevet d’études du premier cycle (BEPC, ou bep’s pour ceux qui l’ont raté au moins une fois). Les mauvaises langues disent que ce BEPC ne fut point farouche, année d’élection présidentielle oblige. Mais les filles s’en moquent.

–         Oui oooooooohhhhhhh ! merci Seigneur ! hurle l’une des lauréates à gorge déployée malgré son soutien-gorge.

–         On attend seulement l’arrosage ! rétorque un voisin aux airs de diplômé fauché.

–         Oooooooh voisin ! pas de problème, on va arroser ça !

Pour ceux qui ne parlent pas le camerounien quartiésard, arrosage signifie qu’il faut donner à boire ou carrément une fête pour accueillir une bonne nouvelle.  Sinon les gens vont dire que vous mangez seul. Moi, vous me connaissez : il faut toujours que je voie des trucs. Pour avoir subi des coupures d’eau ces derniers temps, le principe d’un arrosage m’a rendu nerveux. C’est comme ça, surtout que les pluies se font rares.

Alors que nos robinets sont souvent secs, les références aquatiques abondent paradoxalement dans nos bouches. Par exemple, les fuites d’épreuves pendant ces examens scolaires qu’on arrose sont appelées «eau» ! Cocasse, non ? Deux filles peuvent sortir le matin, l’une habillée pour aller stopper un taxi, l’autre un seau à la main direction borne fontaine. Chacune dira à l’autre : «Ma copine, je m’en vais chercher l’eau». Bien entendu, il peut arriver que l’eau soit sale, c’est-à-dire que la fuite d’épreuves soit une fausse fuite. Alors on dit d’un élève qu’il a «mouillé» ou bien qu’il a «versé» en cas d’échec. En cas de succès, histoire de tout gaspiller une bonne fois, on dira : arrose !

Et ce n’est pas fini. Au bout de quelques «versages» et «arrosages» on finit par décrocher le baccalauréat, fût-il tchadien. On peut dès lors traîner en fac ou à l’étranger, ou se lancer dans la vie active. Tant pis si on gagne beaucoup d’argent, on est soupçonné d’avoir «trempé».

Mais nous n’en sommes pas encore là. Pour le moment, les filles comptent arroser leur BEPC pendant que je gère ces coupures d’eau qui me rendent vraiment nerveux. D’ailleurs j’y pense : il y a dix ans, Camwater nous disait avoir élaboré un programme d’investissement pour porter le taux de desserte de l’eau potable dans le pays, de 33% en 2008 à 50% en 2015. Mais comme il y a des gars qui sont allés en prison par rapport à tout ça, je suis inquiet pour nos robinets. A ce rythme-là, on trouvera plus facilement des bières pour arroser nos BEPC que de l’eau pour arroser nos salades.

 

Thierry Minko’o