Accident de la circulation à Boutourou I, entre Bafia et Ndikinimeki… «31 morts», indique  avec emphase l’auteur du post dans un des groupes whatsapp dont je suis membre, avant d’ajouter : «Les images sont insoutenables. Ames sensibles s’abstenir. Celui qui veut voir, il vient inbox».

J’en suis encore à me demander si le posteur veut ménager les âmes sensibles ou dealer en douce les clichés sanguinolents d’une hécatombe, lorsqu’une nouvelle alerte whatsapp tombe. Un proche a reçu la même info et la partage à son tour. Cette fois, les photos de la morgue me parviennent et s’ouvrent instantanément. Des corps entassés dans des pickups, désarticulés, figés pour l’éternité dans une posture étonnamment sereine. Bigre !

–         Gars tu es sur place ? écris-je énervé à ce inboxeur que je voudrais boxer.

–         Non, j’ai aussi reçu les images.

–         Okay. Comme tu aimes le sang, le jour où ta femme accouche faudra montrer la tête de l’enfant qui sort !

Comment peut-on se tenir face à la douleur des familles et n’avoir pour réflexe que de sortir son smartphone pour partager de l’hémoglobine ? Quel est ce besoin jouissif de partager la chair broyée des autres sur les réseaux ?  Diffuser l’horreur est-il devenu valorisant dans notre société prétendument moderne ? Qui a filmé les victimes de Boutourou I à la morgue? Un survivant trop heureux de montrer ce à quoi il a échappé ? Un médecin ? Un gendarme ? Un passant ? Sûrement pas un parent !

Un voyeurisme morbide semble avoir possédé l’auteur des photos, qui est sans doute de ces gars qui font des semaines sans poster un bonjour. Puis soudain ils «partagent» la dépouille torse nu d’un soldat égorgé par les sécessionnistes. Ou les clichés d’un douanier ébouillanté avant Noël, ou même le corps déchiqueté d’une femme charcutée par la jalousie déjantée de son amant au lendemain du 8 mars.

A mon avis il y a beaucoup de lâcheté à partager des photos de gens qui ne peuvent plus se défendre. Le paparazzi sanguinaire armé de son téléphone kongossaïeux est comme le partageur sadique : ils s’en fichent. Ce ne sont pas des gens de leur famille.

D’ailleurs, voilà bien une activité absurde ! Si les braqueurs de banque et les prostituées se déshonorent pour de l’argent, je ne comprends pas ce que gagnent les «partageurs» de l’horreur sur whatsapp. Même pas un merci ; en tout cas pas le mien !

On nous a appris à partager un bout de pain dans la cour de récréation, une corde à linge avec des voisins, un appartement, l’usage d’une langue… Voici que se banalise le partage frénétique des effusions de sang. Quand on connaît les périls qui planent sur le pays, cette générosité dans l’horreur devrait nous interpeller fortement.

Thierry Minko’o