Cet homme est un ingénieur polytechnicien qui a mis au point une machine à décortiquer la graine à courge à coque dure communément appelée «pistache».  Sa double fierté : alléger la pénibilité du travail des ménagères et contribuer à l’amélioration de la santé des populations.

La Safo Egusi Machines (SEM) est une décortiqueuse industrielle incorporée à une trieuse automatique qui sépare minutieusement la coque de l’amande, par reconnaissance de forme bidimensionnelle permettant à chacune d’emprunter un chemin bien défini. Cette trouvaille, on l’apprécie aisément en image vidéo sur un écran installé en ce lieu pour la circonstance – un subtil moyen trouvé par son inventeur pour éviter, dit-il, la lourde manutention qu’aurait exigé son transport de l’usine au lieu de l’exposition.

C’est le résultat de 27 années de recherches pour cet ingénieur de  conception en électromécanique, habitué des champs pendant ses vacances scolaires, qui ne supportait pas de voir la petite corvée que subissaient les femmes, après la récolte, à concasser chacune des graines de pistache qui se retrouvaient plus tard dans les délicieux plats de nombreux ménages et restaurants de nos villes.

UN PARCOURS ATYPIQUE

Le jeune Safo grandit alors avec l’idée «qu’il fallait faire  quelque chose pour résoudre ce problème». Heureusement, ses études l’aident dans la concrétisation de son rêve. Car, Samuel, très tôt obnubilé par l’envie de «comprendre comment les choses fonctionnent», après le primaire passé dans différentes villes au gré des affectations d’un père fonctionnaire, et le premier cycle d’enseignement à Bafoussam, opte très vite pour une série scientifique. Il est ainsi contraint de migrer vers le Lycée technique de Douala, pour décrocher en 1977 son baccalauréat E. Un mélange de sciences et de technologie qui a la réputation d’être réservé aux cracs ; une série qu’il recommande d’ailleurs aux jeunes Camerounais. Il réussit par la suite au concours de l’École Polytechnique de Yaoundé, et en sort en 1982 ingénieur de conception avec une formation dominée par l’électricité et la mécanique.

Aussitôt, Samuel est recruté pendant un an comme ingénieur d’études au Centre national d’Études et d’Expérimentation du Machinisme Agricole (CENEEMA) à Yaoundé. Mais le fils Tchofo qui voit plus grand, se sent très vite à l’étroit. Pendant qu’il est en fonction, il continue de prospecter ailleurs. De préférence pour les  structures qui puissent lui permettre de mieux s’exprimer et mettre en pratique ses vastes connaissances. Bonne étoile, notre jeune loup est engagé par le groupe Schlumberger. C’est le début d’une carrière internationale à partir de 1984, qui le verra parcourir 14 pays africains et 14 en Europe et dans les Amériques.

Parcours atypique au sein de cette multinationale américano-néerlandaise, pour ce fils de Babadjou dans les Bamboutos, né à Douala en 1958. Il est baladé dans plusieurs services et départements de cette structure. D’ingénieur pétrolier opérant dans les plateformes, il est passé chef de base d’opération, ensuite enseignant chargé de former les ingénieurs du groupe en Italie, chef service de la recherche, responsable du personnel chargé de recrutement des cadres pour l’Afrique, directeur de ventes…avant un dernier poste de Directeur général en Guinée Équatoriale.

BREVET ET RECONNAISSANCE

Un quasi tour du monde qui a été plutôt bénéfique à cet ingénieur impétueux. «En acceptant d’aller travailler à l’étranger, je me suis dit que je comprendrais mieux comment ceux-là font pour fabriquer leurs machines. Je maîtriserais mieux leur mode de pensée et j’aurais des chance de gagner mieux ma vie qu’au Cameroun ; par conséquent je pourrais m’acheter le matériel dont j’ai besoin pour faire mes expériences. Et c’est ce qui s’est passé».

Ainsi donc naît l’idée d’un retour au pays natal qui se concrétise en 2012, lorsqu’il prend sa retraite anticipée pour se consacrer entièrement à son projet. «J’avais envie de rentrer dans mon pays, où je me sens utile chaque jour à tous les niveaux, contrairement en Europe ou aux États-Unis».

Notre inventeur innovateur en rigole même aujourd’hui, quand il se souvient du premier prototype d’une machine manuelle qu’il a réalisée avec son équipe : toutes les graines avaient pété !. Il se sent désormais investi par une mission qu’il considère en même temps comme un défi scientifique et technologique. Un challenge gagné avec la fin du prototype utilisable en 2015, et l’obtention de son  Brevet d’invention de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI).

Une reconnaissance, et en même temps une joie immense, après plusieurs années de recherche et de dur labeur, vécues plutôt comme une partie de plaisir par ce féru de sciences et technologie.«C’était une super distraction intellectuelle de ma part, je travaillais en m’amusant. Après chaque raté, je prenais du plaisir à recommencer». Une passion qui n’était pas sans conséquence sur l’équilibre de sa famille, sans la déstabiliser, heureusement : «Il arrivait parfois que je sois rappelé à l’ordre par mon épouse. Mais de manière générale mon entourage a toujours été assez compréhensif».

Vedette de la première édition du Salon international du machinisme agricole (Simac) tenue Yaoundé en décembre 2015, cette machine n’est pas encore commercialisée, mais son inventeur en a fabriqué dix spécimens pour équiper son usine SEM Production, installée dans la capitale politique, question de se rapprocher des plus grands bassins de production de pistache (Centre, Sud et Est du Cameroun). Elle sera pour la petite histoire à l’origine d’une polémique pendant ce Salon, qui conduira à l’annulation du concours qui devait primer la meilleure invention, suite aux soupçons de monnayage du jury par d’autres compétiteurs qui voulaient faire passer leur invention.

Marié et père de cinq enfants, ce polytechnicien a inculqué l’amour des sciences à sa progéniture, dont l’aîné Ramsès Bonkeu Safo, également ingénieur, est l’inventeur du Garam, jeu de grille de logique mathématique aux opérations d’arithmétiques simples, qui a été Médaillé d’or en 2012 du Concours Lépine en France.

Texte : Félix Epée – Photos : Patrick Nelle / ICI

Sujet à lire intégralement dans ICI N°89 en kiosque