Je rends visite à un grand frère au bureau, car à la maison sa femme veut toujours écouter les choses des gens. Coup de chance, le grand est en place. Mais il semble anxieux. Une ride venue du fond des âges creuse un sillon sur le haut de son front comme s’il attendait d’importants textes au 17h du Poste national. «Il est 11h30 et on ne m’a pas apporté le journal», grogne-t-il parlant du quotidien national bilingue, Cameroon Tribune. «Ça fait deux jours que les gens-là tardent à nous livrer le journal», poursuit-il.

Je tente une vanne : «On devrait leur retirer la livraison, c’est à la mode».

Le grand ne bronche pas, mon trait d’humour le laisse de marbre (faut savoir à quoi servent les petits frères s’ils ne peuvent même plus sortir une vanne pourrie). Heureusement, voici la secrétaire qui apparaît avec trois exemplaires du journal. Le grand récupère une copie qu’il parcourt d’un air pénétré. Je patiente en écoutant le ronflement sourd de la clim’.

Il commence à se détendre. J’ai déjà vu ça quelque part. Le moment où un fonctionnaire reçoit «son» Cameroon Tribune gratuit est un temps fort de la journée. Un signe que la République le connaît et veut le tenir au parfum de tout. Du moins je crois.

«En plus il y a la Loi des finances dedans, dit-il de meilleure humeur. Notre enveloppe budgétaire est en légère hausse. Ma femme m’a demandé de lui garder le journal». Il m’explique alors que le journal fait partie des indices d’élévation au sein de notre administration. D’abord, lorsqu’il rêvait d’être fonctionnaire, il léchait la vitrine des kiosques (pour ainsi dire) comme tout le monde. Quand il a eu le concours, il avait acheté Cameroon Tribune pour lire son nom dedans ! On avait beau lire les résultats à la radio, il fallait montrer le journal au quartier !

Devenu jeune fonctionnaire, il a eu accès au journal gratuitement. Enfin ! Mais comme le bureau était bondé de cadres, il devait attendre 13h par-là, quand tous les autres l’avaient déjà lu. Et encore, il n’avait pas le droit de ramener le journal à sa copine de l’époque. Une pure galère. Plus tard, comme on ne lui donnait pas de dossier à traiter, et puisqu’on ne l’envoyait jamais en mission, lire son Cameroon Tribune et jouer aux mots croisés de Ntonè était sa principale activité au bureau. Sans parler du Zuma, mais ça c’est une autre histoire.

Bref : le grand a eu le décret, et depuis il trouve peu de temps pour lire le journal. On lui donne son Cameroon Tribune en trois exemplaires tous les jours pour bien s’assurer qu’il le lise, alors il ramène une copie le soir pour sa femme qui de toute façon préfère Novelas TV. On lui livre aussi des titres de la «presse privée», qu’il examine avec plus d’attention, mais il s’emporte quand il ne voit pas «le» journal.

«Voir mon journal, même si je ne lis pas, c’est une façon d’être fonctionnaire. Mais tu ne peux pas comprendre».

Là-dessus, nous sommes d’accord.

 

Thierry Minko’o

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *